Quand Led Zeppelin a joué au Kremlin-Bicêtre

Jean-Marc Nicolle, maire du Kremlin-Bicêtre, propose une tribune à Christian Eudeline, journaliste rock et biographe, à l'occasion du cinquantenaire du passage de Led Zeppelin au KB. De leur passage au Kremlin-Bicêtre, Christian Eudeline est le seul à les avoir interviewés sur ce concert dont nous fêtons, ce mois-ci, le 50ème anniversaire. Il va nous révéler leurs impressions en exclusivité dans cet article.

 Logo Led Zeppelin 

Conférence avec Christian Eudeline sur ce thème jeudi 13 juin, à 19h30, à la Médiathèque « L’Echo », aidés de Bernard Foucaud, ancien directeur de l’Antenne culturelle et de Didier Roussel, maire adjoint à la Culture. Vernissage de l’exposition « Il était une fois l’Antenne culturelle… » le 13 juin à 18h, à l’Echo (exposition du 12 juin au 12 juillet).

 

On ne présente plus Christian EUDELINE. Journaliste (VSD, Les EchosJuke Box MagazineRock & Folk), il a collaboré à des émissions télé (CDaujourdh’uiTracks) ou radio (Radio Nova). Il a fait de sa passion un métier et s’intéresse jusqu’aux expressions et phénomènes culturels en rapport avec la musique comme l’art du tatouage ou les concours de sosies. Son anthologie Du hard rock au Métal, les 100 Albums Cultes (Gründ, 2014) reste l’ouvrage définitif des passionnés qui ont besoin de tout savoir sur leurs groupes favoris ou de se remémorer des anecdotes qui y sont consciencieusement référencées. Il y consacre d’ailleurs un chapitre important au « LED », comme le surnomment les puristes, LED ZEPPELIN, le « dirigeable de plomb », un nom en référence à la tragédie du « Hindenburg », ce zeppelin qui, venant d’Allemagne lors de sa traversée inaugurale de l’Atlantique en 1937, s’écrasa en flammes à son arrivée dans le New Jersey, causant de nombreuses victimes. « Lead » (plomb) devenant très vite « led », à la fois pour des questions de prononciations aux USA, mais surtout « lead » y tenant une connotation très négative (chargé, drogué, défoncé…) en argot local.

On ne présente plus LED ZEPPELIN, le groupe qui, en 12 ans d’activité (1968-1980, date du décès de John BONHAM, son batteur historique), vendit plus de 300 millions d’albums et ne se produisit plus, ensuite, qu’une seule fois en concert sous son nom, le 10 décembre 2007 à l’02 Arena de Londres, lors d’un concert devenu culte dont le DVD se vendit à des millions d’exemplaires et dont les 20.000 places disponibles, proposées alors à la vente, étaient tirées au sort dans un panel de… 20.000.000 de connecté(e)s sur un site dédié, dont l’auteur de ces lignes qui fut malheureusement un des (nombreux) déçus…

Jean-François BOURDAIS / association MémoCiné

////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

« Je me souviens très, très bien de cette télé », nous raconte Jimmy PAGE bien des années plus tard. « Nous avions répété tout l’après-midi et, le soir, nous avons joué ces titres devant l’orchestre de l’ARMEE DU SALUT, complètement ébahi, horrifié devrais-je même dire : comment pouvions-nous faire autant de bruit ? Ils attendaient patiemment leur tour, en se demandant sans doute s’ils n’étaient pas en train de vivre la fin du monde en direct… ». « Ce genre d’attitude nous amusait beaucoup. Nous étions les extraterrestres de service, ceux par qui le scandale arrivait. Le seul souci c’est qu’entre les répétitions de l’après-midi et le live du soir, l’ingénieur du son a modifié les réglages et c’est Robert PLANT qui est mis en avant, au détriment du groupe. C’est mon seul regret, mais un très bon souvenir... ».

Enregistrée en pleine tournée anglaise, le 19 juin 1969, et diffusée trois mois plus tard, le 5 septembre 1969, cette télé française de LED ZEPPELIN est l’un des premiers documents filmés - et le premier en couleurs - de ce qui n’allait pas tarder à devenir « le plus grand groupe de rock and roll du monde » !

Ni plus ni moins.

Led Zeppelin à l'antenne culturelle du Kremlin-Bicêtre

Un moment d’émotion intense qui, depuis la réédition en DVD, en 2007, la mise en ligne des archives de l’INA et l’explosion du site de partage YOUTUBE, ravit les amateurs du monde entier et ravive les mémoires de ceux qui ont eu la chance d’y assister.

C’est le cas de Didier ROUSSEL, l’actuel Maire Adjoint en charge des Affaires culturelles, qui s’en rappelle très bien. Il nous raconte : « J’étais enfant, j’avais une douzaine d’années mais, grâce à ma grande-sœur, j’avais mes entrées... Elle s’occupait du vestiaire, faisait l’hôtesse d’accueil, et je réussissais toujours à me faufiler sans que personne ne me demande quoi que ce soit. J’assistais aux concerts et je me promenais backstage, époque totalement révolue aujourd’hui, où il n’y avait pas de service d’ordre ! ».

« L’antenne culturelle était une structure mobile en dur, en panneaux de béton donc facilement transportable, qui s’érigeait rue John Fitzgerald KENNEDY. Le bâtiment est resté tel quel jusqu’au début des années 1980. Il est en train d’être réhabilité, avec une mosquée, une synagogue et des logements. Mais, à l’époque, c’était l’un des studios de prédilection de l’ex-ORTF qui y a tourné entre autres cette série de l’émission d’alors « Tous en scène ». Une émission qui m’a permis de voir plusieurs artistes : Serge GAINSBOURG et Jane BIRKIN, Françoise HARDY, Léo FERRE, les CHARLOTS et, donc, LED ZEPPELIN ».

« Même si je dois avouer qu’à cet âge-là j’étais plus attiré par les artistes français tels Claude FRANCOIS, je me souviens très bien de ce groupe anglais parce que le batteur, John BONHAM, juste avant de rentrer sur scène, cherchait ses baguettes. Elles étaient pourtant posées à côté de sa batterie, mais il ne les avait pas vues et semblait paniquer. Ça fumait beaucoup, et pas que du tabac à l’époque, ça buvait aussi pas mal. Lorsque j’ai échangé quelques mots avec Jane BIRKIN, je me souviens qu’elle a spontanément ouvert son sac pour me donner une boîte d’allumettes pour que Serge me la signe. Et j’avais bien remarqué les bouteilles de whisky dans son sac… ».

« Je découvrais LED ZEPPELIN, et je n’étais pas réellement préparé, comme tous les gens dans la salle d’ailleurs, mais instinctivement je me suis aperçu que c’était un moment rare et unique que j’avais la chance de vivre en direct. Nous ne sommes pas si nombreux à l’avoir vécu, quelques centaines à peine… ».

S’il n’existe que très peu de documents d’époque concernant LED ZEPPELIN, c’est parce que le groupe avait déjà des exigences comme nous l’explique Jimmy PAGE : « Nous refusions de jouer en play-back et, comme au début des années 70 cette pratique a complètement envahi les petits écrans, il n’existe que quelques télés de la première année. Enfin, la télé n’invitait le plus souvent que les groupes qui avait un single à défendre, or LED ZEPPELIN n’était pas un groupe à single mais un groupe à albums. Ces deux raisons font qu’il existe très peu de choses, cette télé française est l’une des rares ».

Mais si ce numéro de « Tous en scène » est particulièrement exceptionnel, ce n’est pas simplement parce que le groupe s’est produit ici, au Kremlin-Bicêtre, mais aussi parce que sa performance s’inscrit au beau milieu d’un programme tourné non pas comme une simple émission musicale, mais comme une émission scénarisée, un show de variété dans laquelle le groupe emmené par Jimmy PAGE et Robert PLANT ne semble être qu’une attraction de plus, même pas un événement en soi… à la décharge des producteurs-réalisateurs qui ne pouvaient pas imaginer que ces quatre anglais allèrent révolutionner la musique, et faire fantasmer des générations entières d’amateurs.

 Led Zeppelin à l'antenne culturelle du Kremlin-Bicêtre 

Les CHARLOTS sont déjà des vedettes de la chanson grâce à quelques pantalonnades bien senties : « Hey Max » ; « Je chante en attendant que ça sèche » ; « Paulette, la reine des paupiettes… ». Pas encore acteurs, ils sont les maîtres de cérémonie de cette soirée et débarquent lors des dernières mises au point entreprises par les ballets de Victor UPSHAW, auxquelles assistent également les musiciens de LED ZEPPELIN qui, à leur tour, répètent leur premier morceau devant l’équipe technique.

Attendant leur tour, et se restaurant sans doute dans les coulisses, Gérard RINALDI et Luis REGO squattent les instruments de LED ZEP pour quelques instants d’une séquence surréaliste où ils tentent, ni plus ni moins, de les imiter... Il faut dire que, dans une autre vie, les CHARLOTS avaient été musiciens sous le nom de « LES PROBLEMES », à tendance rock, et avaient même accompagné le chanteur Antoine…

 Luis Rego

Mais, co-animateurs de cette série d’émissions, ils n’ont pas réellement le temps d’en profiter comme nous le confirme Luis REGO, pourtant filmé en train de regarder le groupe jouer par un trou dans le mur : « C’était un hasard qu’ils soient dans cette émission, à quelques mètres de nous. Et si je les aimais bien - contrairement à ce que l’on pourrait penser - je n’en ai pas réellement de souvenir : nous devions enchaîner nos interventions et, du coup, ces quatre heures d’enregistrement sont passées bien trop vite pour que je puisse échanger avec eux où les écouter réellement ».

Le déroulé de la suite de l’émission est plus classique : Françoise HARDY est la première à proposer sa nouvelle chanson "Des Bottes rouges de Russie", immédiatement suivie par les CHARLOTS parodiant la chanson "Le Métèque" de Georges MOUSTAKI, devenue "Le Pauv’mec", alors que Guy MARCHAND semble être encore en pleine répétition ainsi que les belges de NEW INSPIRATION.

Led Zeppelin au Kremlin-Bicêtre

Puis c’est au tour de la fanfare de l’ARMEE DU SALUT d’attaquer "Oh Christ, je viens à toi !", avant que LED ZEPPELIN n’intervienne une seconde fois. Cela commence par un solo d’archer de Jimmy PAGE sur sa « Les Paul », un modèle de guitare légendaire, toujours produite, de chez GIBSON, qui lui avait été vendue par le futur membre d’un autre groupe de légende, EAGLES, Joe WALSH, pour 1.200 $ de l’époque, et qui sera de toutes les tournées. Les gémissements de Robert PLANT accompagne ce happening inédit d’un guitariste, avant que la section rythmique John Paul JONES (basse) et John BONHAM (batterie) ne se lancent à leur tour dans la bataille.

Led Zeppelin au Kremlin-Bicêtre

Les spectateurs, peu habitués à ce rock, restent légèrement dubitatifs… avant d’applaudir à tout rompre ! Le groupe a le temps de livrer deux extraits de son premier album "Communication Breakdown" et "Dazed and Confused". Le premier lors des répétitions, les gradins ne sont pas remplis, et le second lors de l’émission, à proprement parler.

Le premier album du groupe LED ZEPPELIN, sans autre titre précis que le nom du groupe, est le parfait exemple d’une pierre angulaire et donc fondatrice d’un genre de musique, le hard-rock. Commercialisé le 12 janvier 1969, jamais n’avait été entendu une guitare aussi monstrueuse ni un chant aussi déchirant (l’inverse fonctionne également chant monstrueux et guitare déchirante…).

Démonstration de force pour "Dazed and Confused", moment de folie pour "Communication Breakdown", le succès n’est pourtant pas immédiat. Les professionnels leur préfèrent alors CREAM, BLIND FAITH ou le Jeff BECK Group qui évoluent dans la même épaisseur de son.

« C’est pour cela que nous tournions beaucoup. Nous savions que les gens qui nous verraient en action en prendraient plein les neurones et qu’ils seraient nos meilleurs alliés ». Le fameux bouche-à-oreille. « Notre rock lourd venait à point nommé… ». 

« En cette fin des années 60, le rock psychédélique se meurt or LED ZEPPELIN propose une alternative, quelque chose d’effrayant et qui se conjugue parfaitement avec cette décennie qui se meurt. Les années 60 avaient été magiques, et personne ne savait ce qui les attendait dans les années 70. Il y avait une grande inquiétude à ce sujet. LED ZEPPELIN est tombé au bon moment… » conclut, avec un brin de nostalgie, Jimmy PAGE.

A l’inverse de Robert PLANT, il est devenu la mémoire du groupe, regardant volontiers vers le passé quand le chanteur se veut résolument tourné vers l’avant : « Je suis à l’aise avec mon passé car je ne peux pas le changer. Je ne peux rien y faire. Et je dois reconnaître que cela a été un coup de chance formidable de se retrouver embarqué dans cette histoire, un miracle même. Aujourd’hui, la maturité est là, ces souvenirs me procurent quelques sourires, je me rappelle du bon temps passé, et voilà. Nous nous produisions et je dois avouer que tout cela est un grand tourbillon… ».

 

Restent les images, le son et les films pour fixer définitivement les mémoires, celui du passage de LED ZEPPELIN au Kremlin-Bicêtre : il reste l’un des plus exceptionnels qui soit !

C’était hier, c’était il y a tout juste un demi-siècle, c’était un certain 19 juin 1969.

Christian EUDELINE

///////////////////////////////////////////////////////////////////

La ville tient à remercier Jean-François BOURDAIS pour son enthousiasme et l’énergie donnée à ce projet, l’INA et ses équipes, Bertrand MAIRE, Caroline NINKOVIC et Maeva STUPAR, pour leur soutien.

Jean-François BOURDAIS tient tout particulièrement à remercier Didier ROUSSEL, pour avoir permis de donner de la lisibilité à cet évènement et Stéphane LOISY, éditeur, auteur, directeur de collections et avocat de grands noms du spectacle, qui est à l’origine de sa rencontre avec Christian EUDELINE sans qui rien n’aurait été possible. Enfin, ses remerciements vont à Emilie DEL MOLINO, du Service culturel de la ville, qui a su être si patiente et aidante, mais aussi au Service de la communication du Kremlin-Bicêtre.

Culture
Les rendez-vous culturels
La médiathèque l'Echo
Le Conservatoire à rayonnement intercommunal du Val de Bièvre
L'ECAM - Théâtre du Kremlin-Bicêtre

Le kiosque